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éducation alternative 8 min de lecture

Pour une anthropologie anarchiste : relire David Graeber en 2026

Redécouvrez l'essai de David Graeber sur l'anthropologie anarchiste. Analyse approfondie de ses thèses sur l'autogestion, la démocratie directe et l'entraide.

Par Causetoujours ·
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Pour une anthropologie anarchiste : relire David Graeber en 2026

David Graeber a publié Pour une anthropologie anarchiste en 2004, un texte court et percutant qui posait une question simple : pourquoi les universitaires ignorent-ils l’anarchisme alors que ses principes irriguent la plupart des mouvements sociaux contemporains ? Vingt ans plus tard, la question reste ouverte. Et la réponse de Graeber — un programme de recherche ancré dans les pratiques concrètes d’auto-organisation — n’a rien perdu de sa pertinence.

Qui était David Graeber

Anthropologue américain, professeur à la London School of Economics, militant du mouvement Occupy Wall Street, David Graeber (1961-2020) a consacré sa carrière à faire dialoguer l’ethnographie de terrain et la théorie politique. Formé à l’université de Chicago, il a enseigné à Yale pendant huit ans avant d’en être écarté en 2005, dans des circonstances que beaucoup ont attribuées à son engagement politique.

Son parcours illustre ce qu’il dénonçait lui-même : le milieu académique tolère mal les chercheurs qui prennent l’anarchisme au sérieux. Non pas comme objet d’étude, mais comme grille de lecture opérationnelle.

💡 Conseil : Si vous découvrez Graeber, commencez par Pour une anthropologie anarchiste (moins de 150 pages). C’est une porte d’entrée idéale avant d’aborder ses travaux plus denses comme Dette : 5000 ans d’histoire.

La thèse centrale du livre

Le propos de Graeber tient en quelques lignes : l’anarchisme et l’anthropologie devraient être des alliés naturels. L’anthropologie dispose d’un réservoir immense de données sur des sociétés qui fonctionnent sans État, sans hiérarchie centralisée, sur la base de la réciprocité et du consensus. L’anarchisme, de son côté, cherche précisément des preuves que de telles organisations sont possibles.

Pourtant, le dialogue n’a presque jamais lieu. Les anthropologues, dit Graeber, sont « terrifiés à l’idée de se voir accusés de romantisme ». Ils préfèrent décrire les rapports de domination plutôt que de documenter ce qui fonctionne en dehors d’eux.

L’autonomie comme pratique observable

Graeber ne propose pas une utopie. Il propose de regarder ce qui existe déjà. Les communautés malgaches qu’il a étudiées à Madagascar, les assemblées de quartier en Argentine après la crise de 2001, les coopératives zapatistes au Chiapas — autant de cas concrets où des groupes humains s’organisent selon des principes d’association volontaire, d’autogestion et de démocratie directe.

Ce renversement de perspective est typique de l’approche de Graeber : au lieu de théoriser un monde idéal, partir de ce que les gens font réellement quand on leur en laisse la possibilité.

📌 À retenir : Pour Graeber, l’anarchisme n’est pas un programme à appliquer dans le futur. C’est une description de ce que des millions de personnes pratiquent déjà, sous des formes variées, partout dans le monde.

Les cinq principes anarchistes selon Graeber

Le livre identifie cinq principes qui structurent les mouvements anarchistes contemporains, et que l’anthropologie retrouve dans de nombreuses sociétés non étatiques :

1. L’autonomie

Chaque individu, chaque communauté conserve le droit de décider pour soi. Cela ne signifie pas l’isolement, mais le refus de la coercition. Les décisions qui concernent un groupe sont prises par ce groupe, pas par une autorité extérieure.

2. L’association volontaire

Personne n’est contraint de participer à un collectif. L’engagement repose sur l’adhésion libre, ce qui rend les organisations plus résilientes : les membres restent parce qu’ils le veulent, pas parce qu’ils y sont obligés.

3. L’autogestion

Les structures organisationnelles émergent des besoins du groupe, pas d’un organigramme imposé d’en haut. Graeber donne l’exemple des réseaux d’action directe américains, où les rôles tournent et les responsabilités sont distribuées.

4. L’entraide

Concept emprunté à Kropotkine, l’entraide désigne la coopération spontanée comme facteur d’évolution sociale — en opposition au darwinisme social qui ne voit que la compétition. L’anthropologie regorge d’exemples de sociétés fondées sur le don et la réciprocité plutôt que sur l’échange marchand.

5. La démocratie directe

Pas la démocratie représentative où l’on délègue son pouvoir à un élu, mais la prise de décision collective par consensus. Graeber montre que ce mode de fonctionnement, souvent jugé « impossible à grande échelle », a pourtant été la norme dans la plupart des sociétés humaines pendant des millénaires.

Pourquoi l’université résiste à l’anarchisme

Graeber consacre une partie du livre à analyser le silence académique face à l’anarchisme. Il identifie plusieurs raisons :

Le biais structurel — Les universités sont elles-mêmes des institutions hiérarchiques. Leurs membres ont peu d’intérêt à promouvoir des idées qui remettent en cause la légitimité de toute hiérarchie.

La confusion avec le chaos — Le mot « anarchie » reste associé dans l’imaginaire collectif au désordre et à la violence. Les chercheurs qui s’y intéressent risquent de ne pas être pris au sérieux par leurs pairs.

Le marxisme comme concurrent — Dans les départements de sciences sociales, le marxisme occupe depuis longtemps la place de la théorie critique « respectable ». L’anarchisme, moins systématique dans sa construction théorique, peine à rivaliser sur le terrain académique.

Cette analyse reste pertinente. En 2026, malgré le regain d’intérêt pour les communs, les tiers-lieux et les modes de gouvernance horizontaux, rares sont les programmes universitaires qui abordent l’anarchisme autrement que comme une curiosité historique.

⚠️ Attention : Ne confondez pas « anarchisme » et « anomie ». L’anarchisme propose des formes d’organisation très structurées — simplement, ces structures ne reposent pas sur la coercition étatique.

Ce que Graeber apporte à la pensée critique contemporaine

La force de Graeber, c’est de ne jamais séparer la théorie de la pratique. Son anthropologie anarchiste n’est pas un exercice intellectuel : c’est un outil pour penser autrement les rapports sociaux et agir en conséquence.

Le refus de l’avant-garde

Graeber rejette l’idée que le changement social doive être guidé par une élite éclairée — qu’elle soit politique ou intellectuelle. Cette position le rapproche des pédagogies alternatives qui placent l’apprenant au centre du processus, plutôt que de lui imposer un savoir vertical.

L’ethnographie comme contre-pouvoir

En documentant des formes d’organisation non étatiques, l’anthropologie peut servir de contre-argument à ceux qui affirment qu’« il n’y a pas d’alternative ». C’est un exercice de pensée critique appliqué à nos propres présupposés culturels : non, l’État et le marché ne sont pas les seules manières de vivre ensemble.

L’action directe comme méthode

Pour Graeber, l’action directe n’est pas la violence. C’est le fait d’agir comme si l’on était déjà libre, sans attendre la permission d’une autorité. Créer une école autogérée, monter une coopérative alimentaire, organiser un atelier de réparation — autant de gestes qui relèvent de cette logique.

Graeber après Graeber : héritage et prolongements

David Graeber est décédé en septembre 2020, laissant une œuvre considérable. Bullshit Jobs (2018) a mis un nom sur le malaise de millions de salariés confrontés à l’absurdité de leur emploi. Au commencement était… (2021, posthume, co-écrit avec David Wengrow) a dynamité le récit linéaire de l’histoire humaine en montrant que nos ancêtres expérimentaient des formes politiques bien plus variées que ce qu’on enseigne habituellement.

Pour une anthropologie anarchiste reste le texte programmatique, celui qui pose le cadre. Il se lit en quelques heures et se digère pendant des années. C’est aussi un texte qui dialogue bien avec les réflexions sur le minimalisme et la décroissance : si l’on peut s’organiser sans État ni marché, alors la course à la croissance n’est peut-être qu’un choix culturel, pas une fatalité.

Comment lire ce livre aujourd’hui

Le texte est disponible en français aux éditions Lux (traduction de Thierry Leclère). Il existe aussi en version libre sur plusieurs sites, conformément aux convictions de Graeber sur le partage des savoirs.

Pour en tirer le maximum, quelques suggestions de lecture complémentaire :

  • Kropotkine, L’Entraide, un facteur de l’évolution — Le classique qui a posé les bases de l’entraide comme concept politique.
  • James C. Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné — Une étude historique des populations d’Asie du Sud-Est qui ont délibérément échappé au contrôle étatique.
  • Murray Bookchin, Pour un municipalisme libertaire — Un modèle concret de démocratie directe à l’échelle locale.

Ces lectures croisées permettent de situer Graeber dans une tradition plus large et de comprendre que ses propositions ne sont ni nouvelles ni utopiques — elles s’appuient sur des siècles de pratique et de réflexion.

Ce qu’on peut en retenir pour agir

L’anthropologie anarchiste de Graeber n’est pas une invitation à renverser l’État demain matin. C’est une invitation à observer, documenter et valoriser les formes d’organisation horizontale qui existent déjà autour de nous. À l’heure où les débats sur l’éducation alternative questionnent les modèles verticaux d’enseignement, où les mouvements de décroissance remettent en cause le productivisme, ce petit livre offre un cadre théorique solide pour penser ces alternatives.

Et surtout, il rappelle une chose que les institutions oublient souvent : les gens n’ont pas besoin qu’on leur dise comment s’organiser. Ils savent déjà le faire. Il suffit de les regarder.


Questions fréquentes

David Graeber était-il anarchiste lui-même ?

Oui, Graeber se revendiquait ouvertement anarchiste. Il a participé activement au mouvement altermondialiste dans les années 2000, puis à Occupy Wall Street en 2011, où on lui attribue la popularisation du slogan « We are the 99% ». Son engagement politique nourrissait directement son travail universitaire, et inversement.

L’anarchisme proposé par Graeber est-il applicable à grande échelle ?

Graeber répondait à cette objection en renversant la question : la démocratie directe et le consensus ont été les modes d’organisation dominants pendant la majeure partie de l’histoire humaine. C’est l’État centralisé qui est l’exception récente. Son dernier ouvrage, Au commencement était…, co-écrit avec David Wengrow, développe cette thèse avec des preuves archéologiques et anthropologiques couvrant 30 000 ans d’histoire.

Quelle différence entre anarchisme et libertarianisme ?

L’anarchisme (au sens de Graeber) est un mouvement de gauche qui prône l’abolition de toutes les formes de domination — étatique, capitaliste, patriarcale. Le libertarianisme américain, lui, se concentre sur la réduction de l’État tout en défendant le capitalisme de marché. Pour Graeber, on ne peut pas critiquer l’État sans critiquer aussi les rapports de pouvoir économiques qui le sous-tendent.

L'auteur

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