En septembre 2015, on partageait ici notre lecture de Créer un jardin-forêt de Patrick Whitefield. Le livre nous avait frappés par sa clarté et son pragmatisme — loin des grands discours sur la permaculture, Whitefield proposait un mode d’emploi concret pour transformer un bout de terrain en système nourricier autonome. Dix ans plus tard, le jardin-forêt n’est plus une curiosité de permaculteur marginal. C’est une pratique qui se diffuse dans les jardins partagés, les fermes en transition et même certains projets urbains. Raison de plus pour revenir sur ce livre qui a ouvert la voie à beaucoup d’entre nous.
Patrick Whitefield : un permaculteur de terrain
Patrick Whitefield (1949-2015) était un praticien britannique de la permaculture, formateur et auteur de plusieurs ouvrages de référence dont The Earth Care Manual et Permaculture in a Nutshell. Ce qui le distinguait de beaucoup d’auteurs du milieu, c’est son refus du dogme. Whitefield partait toujours de l’observation du terrain, jamais d’un système théorique plaqué sur la réalité.
How to Make a Forest Garden, publié en 2002, est son livre le plus accessible. La traduction française, Créer un jardin-forêt, a permis aux lecteurs francophones de s’approprier ses méthodes. Le sous-titre résume le projet : une mini forêt de fruits, légumes et aromatiques, avec peu d’entretien, sans travail du sol ni traitements.
📌 À retenir : Whitefield n’a jamais présenté le jardin-forêt comme une utopie. Son approche repose sur des observations écologiques précises et des années d’expérimentation sur le terrain, dans le climat tempéré de la Grande-Bretagne — directement transposable en France.
Le principe : imiter la forêt, pas la recréer
L’idée du jardin-forêt ne consiste pas à planter des arbres et attendre que la nature fasse le travail. C’est plus subtil que ça. Whitefield s’appuie sur un constat simple : dans une forêt naturelle, les plantes occupent toutes les strates de l’espace vertical et coopèrent — elles ne se concurrencent pas de la même manière que dans un potager en rangs.
Le jardin-forêt reproduit cette structure en sept strates :
- La canopée — arbres fruitiers de grande taille (pommiers, poiriers, noyers)
- Les petits arbres — arbres fruitiers nains, pruniers, cerisiers
- Les arbustes — groseilliers, cassissiers, framboisiers, noisetiers
- Les herbacées — plantes vivaces comestibles, aromatiques, légumes perpétuels
- Les couvre-sol — fraisiers, trèfle, consoude naine
- Les grimpantes — vignes, kiwis, houblon
- La strate souterraine — tubercules, rhizomes (topinambours, oca du Pérou)
Chaque strate capte la lumière, l’eau et les nutriments à un niveau différent. Le résultat, quand c’est bien conçu : un système productif qui demande moins d’arrosage, pas de labour et très peu de désherbage par rapport à un potager classique.
Ce que Whitefield apporte de concret
Là où beaucoup de livres de permaculture restent dans le conceptuel, Whitefield donne des plans, des listes de plantes, des associations testées, des espacements précis. C’est un livre qu’on emmène au jardin, pas un traité qu’on laisse sur l’étagère.
Le choix des plantes
Whitefield insiste sur la sélection d’espèces adaptées au climat tempéré. Pas besoin de commander des raretés tropicales sur internet. Le jardin-forêt en France peut s’appuyer sur des espèces locales ou naturalisées depuis longtemps :
- Fruitiers classiques : pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers — en privilégiant les variétés anciennes résistantes aux maladies
- Petits fruits : cassis, groseilles, framboises, mûres, baies de mai
- Fixateurs d’azote : aulne, éléagnus, trèfle blanc — ils enrichissent le sol pour les plantes voisines
- Aromatiques vivaces : romarin, thym, sauge, mélisse, menthe
- Légumes perpétuels : oseille, poireau perpétuel, chou Daubenton, ail des ours
💡 Conseil : commencez par les fixateurs d’azote et les couvre-sol. Ce sont eux qui préparent le terrain pour tout le reste. Un sol vivant et couvert, c’est la base — sans ça, même les meilleurs fruitiers peinent à s’installer.
La conception par strates
Le génie du livre tient dans sa méthode de conception. Whitefield propose de dessiner le jardin strate par strate, en partant de la canopée (les plus grands arbres) et en descendant progressivement. À chaque étape, on vérifie que la lumière filtre suffisamment pour la strate suivante.
Cette approche par couches successives évite l’erreur classique des débutants : planter trop serré et se retrouver avec un sous-bois sombre où rien ne produit. Whitefield recommande d’espacer les grands arbres davantage que dans un verger classique — le but n’est pas de maximiser le nombre d’arbres, mais de laisser passer assez de lumière pour que les strates inférieures restent productives.
L’entretien minimal, pas l’entretien zéro
Whitefield est honnête sur un point que d’autres auteurs esquivent : un jardin-forêt demande du travail. Moins qu’un potager annuel, certes, mais pas zéro. Les premières années sont les plus exigeantes — le temps que le système se mette en place, il faut gérer les adventices, tailler, pailler, remplacer les plantes qui n’ont pas pris.
C’est après cinq à sept ans que le système atteint son « régime de croisière ». Les couvre-sol ont colonisé les espaces vides, les arbres commencent à produire sérieusement, et les interactions entre plantes régulent naturellement les ravageurs. À ce stade, l’entretien se résume à de la récolte, de la taille douce et un peu de paillage.
Ce qui a changé depuis la publication
Le livre date de 2002 (édition originale), et certaines choses ont évolué.
Le changement climatique redonne des cartes
Les sécheresses estivales plus fréquentes en France renforcent l’intérêt du jardin-forêt. Un système multi-strates protège le sol de l’évaporation bien mieux qu’un potager à nu. Les arbres créent un microclimat plus frais et plus humide — un avantage qui n’avait pas cette urgence il y a vingt ans.
En revanche, certaines espèces recommandées par Whitefield pour le climat britannique souffrent dans le sud de la France. Il faut adapter : remplacer les espèces gourmandes en eau par des méditerranéennes (figuier, grenadier, amandier, olivier), intégrer des techniques d’agroforesterie sèche.
La recherche a avancé
Des travaux comme ceux de l’INRAE sur les systèmes agroforestiers, les expérimentations du Bec Hellouin ou les publications de Martin Crawford (Creating a Forest Garden, 2010) ont complété et parfois corrigé les recommandations de Whitefield. On sait mieux aujourd’hui quelles associations fonctionnent, quels espacements optimiser, quels mycorhizes favoriser.
⚠️ Attention : ne copiez pas aveuglément un plan conçu pour le sud de l’Angleterre dans le Midi ou en Bretagne. Le jardin-forêt est un système situé — il faut observer votre terrain (exposition, sol, pluviométrie, gel) avant de dessiner quoi que ce soit. Les forums régionaux de permaculture sont une mine d’informations sur les espèces qui marchent chez vous.
Le mouvement s’est structuré
En 2015, la permaculture en France restait un milieu assez informel. Depuis, des associations comme Permaculture sans Frontières, l’Université Populaire de Permaculture ou les Incroyables Comestibles ont formé des milliers de personnes. Des jardins-forêts collectifs ont vu le jour dans plusieurs villes françaises — Grenoble, Nantes, Lyon, Montpellier.
Cette structuration ne va pas sans tensions. Certains dénoncent la « récupération » de la permaculture par des formations payantes et des certifications coûteuses. D’autres y voient une nécessaire professionnalisation. Le débat est légitime et rappelle ceux qui traversent d’autres mouvements alternatifs — l’éducation alternative connaît les mêmes tiraillements entre accessibilité et qualité.
Pourquoi lire Whitefield aujourd’hui
Malgré son âge, Créer un jardin-forêt reste un livre de chevet pour qui s’intéresse à l’autonomie alimentaire. Non pas parce qu’il serait parfait ou complet, mais parce qu’il pose les bonnes questions dans le bon ordre : observer d’abord, concevoir ensuite, planter enfin.
Cette approche — patience, observation, adaptation — est à l’opposé de la logique productiviste qui domine l’agriculture et, plus largement, notre rapport au vivant. Le jardin-forêt est une forme de pensée critique appliquée au sol : refuser les recettes toutes faites, comprendre les mécanismes avant d’agir, accepter que les résultats prennent du temps.
C’est aussi un exercice de minimalisme au sens le plus concret du terme. Moins d’intrants, moins de machines, moins de travail — mais plus d’attention. Le jardin-forêt ne se gère pas à coup de tracteur et de produits phytosanitaires. Il demande de regarder, de sentir, de toucher la terre. C’est un rapport au temps et à l’espace qui tranche avec l’immédiateté de la consommation.
Par où commencer concrètement
Si le livre vous a donné envie (ou si cet article vous a convaincu), voici un chemin réaliste :
- Observer votre terrain pendant un an. Notez l’ensoleillement selon les saisons, les zones humides, les vents dominants, la nature du sol. Pas de raccourci possible ici.
- Commencer petit. Un jardin-forêt de 50 à 100 m² suffit pour tester les principes. Whitefield lui-même écrit qu’on peut créer un système fonctionnel sur 200 m².
- Planter les arbres en premier. Ce sont eux qui structurent tout le reste. Choisissez des variétés adaptées à votre sol et à votre climat — demandez conseil à une pépinière locale, pas à un catalogue en ligne.
- Couvrir le sol immédiatement. Paillage épais (BRF, paille, feuilles mortes) ou semis de couvre-sol vivaces. Un sol nu est un sol qui régresse.
- Installer les strates intermédiaires progressivement. Arbustes la deuxième année, herbacées et grimpantes la troisième. Pas de précipitation.
- Se connecter à d’autres praticiens. Le jardin-forêt s’apprend aussi par l’échange. Les chantiers participatifs, les visites de jardins existants et les groupes locaux de permaculture valent autant que les livres.
Le jardin-forêt ne résoudra pas la crise agricole à lui seul. Mais à l’échelle d’un terrain, d’un quartier, d’une famille, c’est une manière de reprendre la main sur ce qu’on mange et sur la façon dont on habite un lieu. Patrick Whitefield l’avait compris il y a vingt ans. Le reste, c’est à nous de le faire pousser.
Questions fréquentes
Peut-on créer un jardin-forêt dans un petit jardin urbain ?
Oui. Whitefield consacre un chapitre entier aux petits espaces. Sur 100 à 200 m², on peut installer un ou deux petits arbres fruitiers, une strate d’arbustes à petits fruits, des aromatiques et des couvre-sol. Le principe reste le même — utiliser la verticalité pour maximiser la production sur une surface réduite. En milieu urbain, les murs et clôtures servent de support aux grimpantes (vignes, kiwis), ce qui compense le manque de surface au sol.
Combien de temps faut-il avant qu’un jardin-forêt produise ?
Les premières récoltes arrivent dès la deuxième année (petits fruits, aromatiques, légumes perpétuels). Les arbres fruitiers commencent à produire sérieusement entre la cinquième et la septième année, selon les espèces et les porte-greffes choisis. Le système atteint sa maturité productive après huit à dix ans. C’est un investissement de temps, pas d’argent — les coûts de démarrage restent modestes si l’on privilégie les échanges de plants entre jardiniers et les variétés locales.
Le jardin-forêt fonctionne-t-il dans toutes les régions de France ?
Le principe fonctionne partout, mais les espèces varient selon le climat. Dans le nord et l’ouest, les recommandations de Whitefield s’appliquent presque directement (climat tempéré océanique proche de la Grande-Bretagne). Dans le sud et le sud-est, il faut adapter en choisissant des espèces résistantes à la sécheresse et en intégrant des techniques de gestion de l’eau (mulch épais, swales, récupération d’eau de pluie). Le livre de Martin Crawford, Creating a Forest Garden, complète bien Whitefield sur ces questions d’adaptation régionale.