La monnaie structure nos vies depuis des millénaires. Elle détermine ce que nous mangeons, où nous habitons, combien d’heures nous travaillons. Pourtant, un nombre croissant de penseurs, d’économistes hétérodoxes et de citoyens ordinaires posent une question qui dérange : et si on s’en passait ?
En 2014, l’émission « On En Discute » consacrait son troisième épisode à ce sujet brûlant — « l’après-monnaie ». Plus de dix ans après, la question n’a rien perdu de sa pertinence. Les crises financières se succèdent, l’inflation grignote le pouvoir d’achat, et les inégalités de richesse atteignent des niveaux historiques. Le moment semble propice pour rouvrir ce débat.
Pourquoi remettre la monnaie en question
La monnaie, dans sa forme actuelle, n’a plus grand-chose à voir avec les pièces d’or d’autrefois. Plus de 90 % de la masse monétaire mondiale est créée par les banques commerciales sous forme de dette. Chaque euro en circulation naît d’un emprunt — et doit être remboursé avec des intérêts.
Ce mécanisme produit des effets concrets :
- Une croissance forcée : pour rembourser les intérêts, il faut produire toujours plus, consommer toujours plus
- Une concentration des richesses : ceux qui possèdent du capital captent les intérêts, les autres paient
- Une dépendance systémique : sans accès au crédit, pas d’accès au logement, à l’entrepreneuriat, parfois même à la nourriture
💡 Conseil : pour approfondir la critique du système monétaire actuel, les travaux de Bernard Lietaer (Au cœur de la monnaie) et de David Graeber (Dette : 5000 ans d’histoire) restent des références accessibles et percutantes.
Ces constats ne sont pas nouveaux. Ce qui change, c’est l’émergence de propositions concrètes pour faire autrement.
Les monnaies libres : une transition vers l’après-monnaie
Parmi les pistes les plus abouties, la Théorie Relative de la Monnaie (TRM), développée par Stéphane Laborde, propose un modèle radicalement différent. Son principe : chaque être humain devrait co-créer la monnaie à parts égales, via un « dividende universel » versé régulièrement à tous les membres.
La monnaie libre Ğ1 (prononcée « june »), lancée en 2017, met cette théorie en pratique. Contrairement à l’euro ou au dollar :
- Pas de banque centrale : la monnaie est créée de manière décentralisée par chaque membre certifié
- Pas de dette : la création monétaire ne repose pas sur l’emprunt
- Symétrie temporelle : chaque génération bénéficie des mêmes conditions de création monétaire
En 2026, la communauté Ğ1 compte plusieurs milliers de membres actifs en France et en Europe, avec des marchés locaux, des échanges de services et même quelques commerces qui l’acceptent.
⚠️ Attention : la monnaie libre n’est pas un « placement » ni une « crypto » spéculative. Sa valeur repose sur la confiance entre ses utilisateurs et leur volonté d’échanger des biens et services réels. L’approche demande un vrai changement de mentalité.
Au-delà de la monnaie libre : des modèles sans monnaie du tout
Certains vont plus loin et imaginent des sociétés fonctionnant sans aucune forme de monnaie. Ces propositions, longtemps cantonnées aux marges utopistes, gagnent en crédibilité à mesure que la technologie et les expériences locales démontrent leur faisabilité partielle.
L’économie du don
Les travaux de Marcel Mauss sur le don (Essai sur le don, 1925) montrent que les sociétés humaines ont fonctionné pendant des dizaines de milliers d’années sur des logiques de réciprocité, sans monnaie. Le don crée du lien social, de la confiance, de la solidarité — là où la transaction monétaire isole et quantifie.
Des communautés modernes expérimentent cette approche : les « Donneries » et « Gratiferia » (marchés gratuits) se multiplient dans les villes françaises. Des plateformes comme « J’aime les patates » ou les SEL (Systèmes d’Échange Local) organisent des échanges non monétaires à plus grande échelle.
L’économie basée sur les ressources (ÉBR)
Popularisée par le Projet Venus de Jacque Fresco, l’ÉBR propose de gérer les ressources planétaires comme un bien commun, en utilisant la méthode scientifique plutôt que le marché pour décider de leur allocation. Plus de prix, plus de propriété privée des ressources naturelles — mais une gestion rationnelle basée sur les besoins réels et les capacités de la biosphère.
Si le modèle complet reste théorique, certains de ses principes infusent déjà dans des mouvements comme la décroissance ou les communs numériques (logiciels libres, Wikipedia, Creative Commons).
Le municipalisme libertaire
Murray Bookchin, philosophe américain dont les idées inspirent directement le modèle du Rojava au Kurdistan syrien, proposait une économie « communaliste » : les moyens de production appartiennent aux communes, les décisions économiques se prennent en assemblées de quartier, et les échanges entre communes remplacent le marché.
Ce modèle croise fortement les réflexions sur la pensée critique appliquée aux institutions économiques — remettre en cause ce qui semble « naturel » pour imaginer d’autres possibilités.
Ce que ces alternatives ont en commun
Malgré leurs différences, ces modèles partagent plusieurs traits :
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Le refus de la rareté artificielle : la monnaie-dette crée une pénurie structurelle (il y a toujours moins de monnaie que de dette). Les alternatives cherchent à rétablir l’abondance.
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La relocalisation des échanges : que ce soit via les SEL, la Ğ1 ou les assemblées communales, ces modèles favorisent les circuits courts et les relations directes.
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La remise en cause du travail salarié : si l’on n’a plus besoin de « gagner sa vie », que fait-on de son temps ? La question rejoint les réflexions sur l’éducation alternative et l’autonomie intellectuelle — apprendre pour comprendre et créer, pas pour décrocher un emploi.
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Une vision écologique : sans l’obligation de croissance imposée par le système monétaire actuel, la pression sur les ressources naturelles diminue mécaniquement.
📌 À retenir : l’après-monnaie n’est pas un retour au troc (qui n’a d’ailleurs jamais été un mode d’échange dominant dans les sociétés pré-monétaires). C’est une réflexion sur la manière dont nous organisons la production, la distribution et la consommation — avec ou sans intermédiaire monétaire.
Les objections courantes — et leurs réponses
« Sans monnaie, c’est le chaos » Les sociétés humaines ont vécu sans monnaie pendant 95 % de leur histoire. Le chaos, c’est plutôt les crises financières de 2008 ou l’hyperinflation au Venezuela — deux produits directs du système monétaire actuel.
« Comment motiver les gens à travailler ? » Cette objection suppose que les humains ne font rien sans récompense financière. Or les bénévoles, les parents, les artistes, les contributeurs open source et des millions d’autres personnes démontrent quotidiennement le contraire. La motivation intrinsèque — le sens, l’utilité sociale, le plaisir de créer — est un moteur puissant.
« Ça ne marche qu’à petite échelle » C’est probablement vrai pour certains modèles. Mais « petite échelle » ne veut pas dire « insignifiant ». Des milliers de SEL, de monnaies locales et de communautés de partage fonctionnent déjà. Et les outils numériques permettent de coordonner des échanges non monétaires à des échelles inédites.
« C’est utopique » Toute avancée sociale a d’abord été qualifiée d’utopique : l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel, la sécurité sociale. L’utopie d’hier devient souvent la normalité de demain.
Commencer maintenant : des pistes concrètes
Pas besoin d’attendre la révolution pour expérimenter l’après-monnaie au quotidien :
- Rejoindre un SEL ou une monnaie locale dans votre ville (il en existe plus de 80 en France)
- Participer à une Gratiferia ou créer un « coin gratuit » dans votre quartier
- S’inscrire sur la Ğ1 et commencer à échanger en monnaie libre
- Réduire sa dépendance monétaire : auto-production alimentaire, repair cafés, habitat partagé
- Lire et se former : les ouvrages sur le minimalisme et la décroissance offrent des cadres de réflexion concrets pour consommer moins et vivre mieux
Ces démarches ne sont pas des actes militants isolés. Elles construisent, pas à pas, les infrastructures d’une économie post-monétaire.
Le débat reste ouvert
L’émission « On En Discute » de 2014 posait les bonnes questions. Plus d’une décennie plus tard, les réponses se précisent — sans qu’aucune ne s’impose comme « la » solution. Et c’est peut-être tant mieux : la diversité des modèles économiques, comme la biodiversité, est un gage de résilience.
Ce qui compte, c’est de maintenir le débat vivant. De questionner ce que nous tenons pour acquis. De tester des alternatives à notre échelle. La monnaie n’est pas une loi de la nature — c’est un outil inventé par les humains, et les humains peuvent en inventer d’autres.
Questions fréquentes
Peut-on vraiment vivre sans monnaie aujourd’hui ?
Complètement sans monnaie, c’est très difficile dans une société qui est structurée autour d’elle (impôts, loyer, accès aux soins). En revanche, il est tout à fait possible de réduire fortement sa dépendance monétaire en combinant SEL, troc de compétences, auto-production et habitat partagé. Certaines personnes en France vivent avec moins de 500 € par mois grâce à ces stratégies — tout en ayant une qualité de vie qu’elles jugent supérieure à leur vie « d’avant ».
Quelle différence entre monnaie libre et cryptomonnaie ?
La différence tient à la finalité. Les cryptomonnaies comme le Bitcoin reproduisent la logique de rareté et de spéculation du système actuel — leur « valeur » fluctue selon l’offre et la demande sur les marchés. La monnaie libre Ğ1, elle, est conçue pour être un outil d’échange égalitaire : chaque membre co-crée la même quantité de monnaie, il n’y a pas de minage, pas de spéculation possible, et la masse monétaire croît proportionnellement au nombre d’utilisateurs.
Les monnaies locales sont-elles une étape vers l’après-monnaie ?
Les monnaies locales (Eusko au Pays basque, Sol-Violette à Toulouse, Gonette à Lyon) restent adossées à l’euro — ce ne sont pas des alternatives au système monétaire, mais des outils de relocalisation économique. Elles peuvent toutefois servir de « sas d’apprentissage » en habituant les gens à penser la monnaie comme un choix collectif plutôt que comme une donnée immuable. En ce sens, elles préparent le terrain pour des modèles plus radicaux.