La décroissance fait peur. Le terme dérange, provoque, divise. Pourtant, derrière ce mot se cache une réflexion profonde sur notre rapport à l’économie, aux ressources et à la vie en société. Alors, que signifie vraiment la décroissance ?
Ce guide pose les bases. On y détaille la définition de la décroissance, ses origines intellectuelles, ses implications économiques et écologiques. Pas de jargon inutile, pas de prosélytisme — juste une analyse factuelle d’un concept qui gagne du terrain dans le débat public.

Décroissance : une définition claire
La décroissance désigne une réduction volontaire et organisée de la production et de la consommation matérielles. L’objectif : ramener l’activité économique dans les limites de ce que la planète peut supporter.
Ce n’est pas une récession subie. C’est un projet de société conscient.
Le terme apparaît dans les années 1970, porté par des penseurs comme Nicholas Georgescu-Roegen, économiste roumain qui a démontré le lien entre énergie, entropie et activité économique. Son ouvrage The Entropy Law and the Economic Process (1971) reste une référence.
📌 À retenir : La décroissance n’est pas « moins de tout ». C’est « moins de ce qui détruit, plus de ce qui compte » — liens sociaux, temps libre, santé, autonomie.
En France, le philosophe Serge Latouche a popularisé le concept dès les années 2000. Il parle d’une « société d’abondance frugale ». Sa définition insiste sur la sortie volontaire du productivisme et de l’obsession du PIB comme indicateur de richesse.
Les origines intellectuelles du mouvement
Le rapport Meadows (1972)
Tout commence avec Les Limites à la croissance, commandé par le Club de Rome. Dennis et Donella Meadows y modélisent l’épuisement des ressources naturelles face à une croissance économique continue.
Leur conclusion : si la production mondiale continue sur cette trajectoire, le système s’effondre avant 2100. Cinquante ans plus tard, les données réelles suivent leurs projections les plus pessimistes. Ce rapport a été traduit en 37 langues et vendu à plus de 30 millions d’exemplaires dans le monde.
📊 Chiffre clé : En 2023, l’humanité consommait l’équivalent de 1,7 Terre par an selon le Global Footprint Network.
Ivan Illich et la contre-productivité
Ivan Illich, penseur autrichien, a montré dès 1973 que passé un certain seuil, les outils censés nous servir deviennent contre-productifs. La voiture, au-delà d’une certaine densité, ralentit tout le monde. Le système de santé, passé un certain coût, génère plus de maladies qu’il n’en soigne.
Cette notion de contre-productivité reste centrale dans la pensée décroissante. Elle montre que la croissance économique peut dégrader la qualité de vie au lieu de l’améliorer. Illich appelle à une société de sobriété, où les outils restent au service des individus.
André Gorz et l’écologie politique
André Gorz, philosophe franco-autrichien, a articulé le lien entre écologie et critique du travail salarié. Pour lui, la réduction du temps de travail était indissociable d’une société soutenable. Il publie Écologie et politique en 1975, posant les bases d’une écologie qui ne se limite pas à trier ses déchets.
Gorz introduit la notion de « suffisance » : produire assez pour répondre aux besoins réels, pas aux besoins créés par la publicité et le capitalisme de consommation. Sa pensée influence directement les objecteurs de croissance contemporains.
Pour approfondir ces penseurs et leurs ouvrages, le guide décroissance livre recense les lectures de référence sur le sujet.
Décroissance et économie : ce que ça change concrètement
Remettre en question le PIB
Le PIB mesure la richesse produite. Mais un accident de voiture augmente le PIB (réparations, soins, assurance). Un parent qui élève ses enfants ne produit rien selon cet indicateur. La dépollution après une marée noire fait grimper les chiffres. Plus on détruit, plus le PIB augmente.
Les décroissants proposent d’autres indicateurs économiques : l’Indicateur de Progrès Véritable (IPV), l’Indice de Développement Humain (IDH), ou encore l’empreinte écologique. Ces indicateurs intègrent la santé, l’éducation, l’environnement et les inégalités.
L’économiste Richard Easterlin l’a démontré dès 1974 : passé un certain seuil de richesse économique, la hausse du PIB ne se traduit plus en amélioration de la qualité de vie. Le PIB par habitant de la France a été multiplié par 5 entre 1950 et 2020, mais les indicateurs de satisfaction stagnent depuis les années 1970.
💡 Conseil : Pour approfondir la critique des indicateurs économiques, les travaux de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice (Les nouveaux indicateurs de richesse) sont une référence accessible.
La question de l’énergie
L’économie mondiale repose à 80 % sur les énergies fossiles. Pétrole, gaz, charbon : ces ressources sont finies. L’énergie disponible conditionne toute activité économique. Sans énergie abondante et bon marché, pas de croissance matérielle possible.
Les objecteurs de croissance soulignent un fait physique : on ne peut pas découpler indéfiniment la croissance économique de la consommation d’énergie. Les gains d’efficacité énergétique sont systématiquement annulés par l’effet rebond (paradoxe de Jevons).
Le rapport entre énergie et PIB le montre. Chaque point de croissance économique mondiale exige plus d’énergie. Jean-Marc Jancovici le rappelle dans ses conférences : l’énergie est le sang de l’économie. La transition énergétique vers les renouvelables, si elle est indispensable, ne suffira pas à maintenir le rythme actuel de production et de consommation.
⚠️ Attention : Décroissance ne signifie pas retour à la bougie. Il s’agit de réduire la consommation d’énergie là où elle sert la surproduction, pas de supprimer le confort de vie.
Richesse matérielle contre richesse réelle
La décroissance interroge notre définition de la richesse. Posséder plus d’objets rend-il plus heureux ? Les études sur le sujet répondent clairement : au-delà d’un certain seuil de revenus (environ 75 000 $ par an selon l’étude Kahneman-Deaton de 2010), le bien-être subjectif stagne.
Dans une société décroissante, la richesse se mesure autrement. Temps libre, qualité des relations humaines, accès à une alimentation saine, rapport apaisé au travail. Patrick Viveret, philosophe et auteur de Reconsidérer la richesse (2003), montre que l’obsession de la richesse monétaire masque des formes de pauvreté croissantes : isolement, perte de sens, dégradation de l’environnement.
Pour une mise en pratique concrète de ces principes, les livres sur la décroissance offrent des pistes de lecture solides.
Quelle différence entre croissance et décroissance ?
| Critère | Croissance | Décroissance |
|---|---|---|
| Objectif | Augmenter le PIB | Augmenter le bien-être dans les limites planétaires |
| Rapport aux ressources | Extraction continue | Réduction et sobriété |
| Indicateur principal | PIB | Indicateurs composites (IDH, IPV, empreinte écologique) |
| Vision de l’énergie | Toujours plus | Suffisance énergétique |
| Modèle de société | Consommation de masse | Relocalisation, autonomie, partage |
| Rapport au travail | Plein emploi salarié | Réduction du temps de travail, activités non marchandes |
La croissance promet que la richesse économique résoudra les problèmes sociaux et environnementaux par ruissellement. La décroissance constate que cette promesse n’a pas été tenue : les inégalités augmentent dans la plupart des pays développés, et la crise écologique s’aggrave.
L’écologie et les ressources : le constat qui fonde la décroissance
L’épuisement des ressources naturelles
L’activité industrielle mondiale a été multipliée par 40 entre 1900 et 2020. Cette croissance exponentielle a un coût en ressources. Les réserves de cuivre, de lithium, de phosphore et de terres rares diminuent à un rythme alarmant. L’extraction de ces matériaux exige toujours plus d’énergie, car les gisements restants sont de moins en moins concentrés.
Le concept pose une question simple : peut-on maintenir un modèle économique fondé sur l’extraction croissante de ressources dans un monde aux stocks finis ? La sobriété matérielle n’est pas un choix idéologique — c’est une contrainte physique.
📊 Chiffre clé : Entre 1970 et 2017, l’extraction mondiale de ressources a triplé, passant de 27 à 92 milliards de tonnes par an (rapport PNUE, 2019).
Le lien entre économie et émissions de CO₂
Chaque point de croissance économique dans les pays industrialisés se traduit par des émissions de gaz à effet de serre. Le « découplage absolu » — hausse du PIB avec baisse des émissions — reste un mirage à l’échelle mondiale. Certains pays européens affichent un découplage relatif, mais en externalisant leur production vers la Chine et l’Asie du Sud-Est.
Les travaux du GIEC de 2022 sont clairs : pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, les émissions mondiales doivent baisser de 43 % d’ici 2030. Aucun scénario ne permet d’atteindre cet objectif sans une diminution significative de la consommation dans les pays riches. L’écologie scientifique valide ici le diagnostic porté par le mouvement décroissant.
La notion de soutenabilité forte
Les économistes distinguent deux formes de soutenabilité. La soutenabilité faible postule que le capital naturel détruit peut être compensé par du capital humain ou technologique. La soutenabilité forte, défendue par les décroissants, affirme le contraire : certaines ressources naturelles sont irremplaçables.
Un barrage ne remplace pas une rivière sauvage. Une forêt plantée ne remplace pas une forêt primaire. L’énergie nucléaire ne remplace pas un climat stable. Cette théorie exige de préserver le capital naturel en tant que tel, pas de le convertir en argent.
Cette approche rejoint les réflexions de la décroissance est une philosophie qui analyse les fondements éthiques de ce positionnement.
Propositions concrètes : comment cette vision se traduit
Diminuer le temps de travail
L’une des propositions centrales porte sur la réduction du temps de travail. L’idée : travailler moins pour produire moins, consommer moins, et vivre mieux. Tim Jackson, économiste britannique et auteur de Prospérité sans croissance (2009), montre que le partage du travail permet de maintenir l’emploi tout en allégeant l’empreinte écologique de la société.
Plusieurs pays ont mené des expérimentations. L’Islande a testé la semaine de 4 jours entre 2015 et 2019 sur 2 500 salariés. Résultat : productivité maintenue, bien-être en hausse, empreinte carbone en baisse.
Relocaliser l’économie
Ce courant prône la relocalisation des échanges économiques. L’objectif est double : limiter les émissions liées au transport de marchandises, et renforcer l’autonomie des territoires. Cela passe par les circuits courts alimentaires, l’artisanat local, les monnaies locales et les coopératives.
En France, le réseau des AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) compte plus de 2 000 structures. C’est un exemple concret d’économie relocalisée. L’écologie du quotidien commence dans l’assiette et dans les choix d’approvisionnement.
💡 Conseil : Pour découvrir des initiatives concrètes, la page décroissance exemple détaille des expériences réelles dans plusieurs pays du monde.
Sortir de la société de consommation
La décroissance implique une remise en question profonde de la consommation. Serge Latouche parle de « décoloniser l’imaginaire » — sortir de l’idée que le bonheur passe par l’accumulation de biens matériels. Le minimalisme, la sobriété heureuse (chère à Pierre Rabhi), le mouvement « zéro déchet » sont autant de traductions individuelles de cette aspiration.
Mais le concept ne se réduit pas à des choix individuels. Les militants insistent sur la dimension collective : changer les structures économiques, les règles du commerce international, les politiques fiscales. Sans changement structurel, la sobriété individuelle reste insuffisante. L’écologie sans justice sociale n’est que du jardinage, comme le résume un slogan du mouvement.
Décroissance et développement durable : une confusion fréquente
Beaucoup confondent décroissance et développement durable. Ce sont deux visions opposées.
Le développement durable, tel que défini par le rapport Brundtland (1987), cherche à maintenir la croissance économique tout en limitant les dégâts à l’environnement. Il repose sur l’hypothèse du découplage : produire plus avec moins de ressources.
La décroissance rejette cette hypothèse. Aucune étude n’a démontré un découplage absolu et durable entre PIB et consommation de ressources à l’échelle mondiale. Pour Serge Latouche, le développement durable est un « oxymore » : on ne peut pas développer indéfiniment une économie sur une planète finie, même en ajoutant le mot « durable ».
📊 Chiffre clé : Selon l’Agence internationale de l’énergie, 80 % de l’énergie consommée dans le monde en 2023 provenait encore des combustibles fossiles, malgré la montée des renouvelables.
La notion de société soutenable, telle que la définissent les décroissants, suppose une diminution nette de l’empreinte matérielle des pays riches. Pas un verdissement de la consommation existante.
Des exemples concrets de décroissance
La théorie, c’est bien. Mais à quoi ressemble la décroissance en pratique ?
La sobriété énergétique au Japon. Après Fukushima (2011), le Japon a réduit sa consommation d’énergie de 15 % en quelques mois. Sans effondrement économique. Les entreprises ont adapté leurs horaires, réduit la climatisation, optimisé l’éclairage.
Les villes en transition. Le mouvement Transition Towns, lancé par Rob Hopkins à Totnes (Angleterre) en 2006, regroupe aujourd’hui plus de 1 000 initiatives dans le monde. Relocalisation alimentaire, monnaies locales, réduction de la dépendance au pétrole.
L’agriculture paysanne. En France, les AMAP incarnent une alternative concrète à l’agriculture industrielle. Circuits courts, production de proximité, rapport direct entre producteur et consommateur.
Les critiques adressées à la décroissance
« C’est un retour en arrière »
La critique la plus courante. Les décroissants y répondent : il ne s’agit pas de revenir au Moyen Âge, mais de faire des choix conscients. Garder la médecine moderne, l’accès à l’eau potable et à l’éducation. Abandonner l’obsolescence programmée, le gaspillage alimentaire et les vols low-cost à 30 €.
« Ça condamne les pays pauvres »
Certains économistes objectent que la décroissance empêcherait le développement des pays du Sud. Les décroissants répondent que le modèle actuel n’a pas sorti ces pays de la pauvreté — il les a rendus dépendants des exportations de matières premières.
La décroissance concerne d’abord les pays riches. Leur empreinte écologique par habitant est cinq à dix fois supérieure à celle des pays les plus pauvres. Les objecteurs de croissance prônent une « décroissance sélective » : réduire dans les pays riches pour permettre un développement soutenable dans le monde.
⚠️ Attention : Ce courant ne propose pas la même chose pour tous les pays. Il vise d’abord les sociétés industrialisées dont la consommation d’énergie et de ressources dépasse ce que la planète peut supporter.
« C’est politiquement irréaliste »
Aucun parti politique majeur ne porte un programme décroissant. C’est un fait. Mais les idées circulent. La question de la sobriété s’impose dans le débat public, portée par la crise énergétique et climatique. Les travaux « Beyond Growth » du Parlement européen (2023) marquent un tournant : pour la première fois, une institution européenne met en question le dogme de la croissance.
Comprendre ces débats suppose de développer sa pensée critique face aux discours dominants sur la croissance.
Décroissance et éducation : former autrement
Le rapport entre décroissance et éducation alternative est direct. Une société qui choisit la sobriété a besoin de citoyens capables de penser par eux-mêmes, de questionner les normes de consommation et de coopérer.
Les pédagogies alternatives (Freinet, Montessori, éducation populaire) partagent avec la décroissance une méfiance envers la compétition et la standardisation. Elles valorisent l’autonomie, la coopération et l’apprentissage par l’expérience.
Comment la décroissance se diffuse aujourd’hui
Le mouvement décroissant s’organise. En France, le journal La Décroissance publie chaque mois depuis 2004. Des colloques internationaux rassemblent chercheurs et militants de plus de 40 pays. La 9e conférence s’est tenue à Pontevedra (Espagne) en 2023, avec 800 participants. Plus de 300 articles scientifiques publiés en 2022 contenaient le terme « degrowth ».
Des intellectuels comme Timothée Parrique renouvellent le discours. Son ouvrage Ralentir ou périr (2022) constitue la synthèse la plus complète sur l’économie politique de la décroissance. Sa thèse de doctorat, soutenue en 2019, rassemble les preuves contre le découplage et propose des politiques concrètes.
💡 Conseil : Ralentir ou périr de Timothée Parrique est le meilleur point d’entrée actuel pour comprendre la décroissance. Accessible, sourcé, sans jargon.
Selon un sondage IFOP de 2023, 55 % des Français estiment qu’il faudrait « réduire notre niveau de consommation pour protéger l’environnement ». L’idée de sobriété gagne du terrain dans la société.
FAQ — Décroissance définition
Qu’est-ce que ça veut dire décroissance ?
La décroissance est un projet de société qui vise à réduire volontairement la production et la consommation matérielles pour respecter les limites écologiques de la planète. Elle propose de remplacer la quête de croissance économique par la recherche du bien-être collectif, en utilisant d’autres indicateurs que le PIB pour mesurer la richesse d’une société.
Quelle est la différence entre croissance et décroissance ?
La croissance vise l’augmentation continue du PIB et de la production. La décroissance vise une réduction de l’empreinte matérielle et énergétique des sociétés riches. La croissance considère les ressources comme infinies ou substituables. La décroissance part du constat physique que les ressources sont finies et que l’énergie disponible conditionne toute activité économique.
Quels sont les synonymes de décroissance ?
On parle parfois de « sobriété volontaire », d’« objection de croissance » ou de « post-croissance ». La sobriété insiste sur la modération individuelle. L’objection de croissance met l’accent sur le refus politique. La post-croissance suggère un dépassement du modèle sans nécessairement prescrire une diminution. Le dictionnaire des alternatives en recense une dizaine de variantes.