Dire que la décroissance est une philosophie, c’est refuser de la ranger dans la case « programme économique ». C’est reconnaître qu’elle pose des questions sur le sens du travail, la valeur de la nature et les limites de la production. Depuis vingt ans, des penseurs relisent Marx, le capital et la crise climatique pour construire cette pensée. Voici comment.
Qu’est-ce que la philosophie de la décroissance ?
La décroissance n’est pas un simple appel à « produire moins ». C’est une critique radicale du modèle de croissance infinie dans un monde aux ressources finies. Le philosophe Serge Latouche, professeur émérite à l’université Paris-Sud, a posé les bases dans son ouvrage Le Pari de la décroissance (2006) : il y défend une réduction volontaire de la consommation et de la production matérielle.
📌 À retenir : La décroissance est d’abord une remise en question du postulat selon lequel le PIB mesure le bien-être. C’est une position philosophique avant d’être un projet politique.
Cette pensée s’enracine dans la critique écologique des années 1970 — le rapport Meadows sur les limites de la croissance, publié en 1972 — mais aussi dans une tradition philosophique plus ancienne. On retrouve chez André Gorz, Ivan Illich et même chez certains écrits de Marx des interrogations sur l’aliénation par le travail et la destruction de la nature par le capitalisme industriel.
Pour aller plus loin sur les fondements, consultez notre définition complète de la décroissance.
Marx, le capital et la question écologique
La relecture marxiste de la crise climatique
Pendant longtemps, on a considéré Marx comme un penseur productiviste. Ses écrits sur l’industrialisation semblaient célébrer la capacité du capitalisme à développer les forces productives. Mais une nouvelle génération de chercheurs marxistes a renversé cette lecture.
Kohei Saito, philosophe japonais et professeur à l’université de Tokyo, a publié en 2020 資本論 dans le contexte de l’Anthropocène (Le Capital dans l’Anthropocène), un ouvrage vendu à plus de 500 000 exemplaires au Japon. Sa thèse : Marx, dans ses carnets tardifs, avait amorcé une réflexion sur les limites écologiques du capital. Saito soutient que Marx envisageait une forme de communisme décroissant — un « communisme de la décroissance » fondé sur la gestion des communs.
📊 Chiffre clé : 資本論 dans l’Anthropocène s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires au Japon, preuve que la critique marxiste du capital trouve un écho massif face à la crise climatique.
Le concept de « faille métabolique »
Marx utilisait le terme de « rupture métabolique » (Stoffwechsel) pour décrire la cassure entre l’activité humaine et les cycles naturels provoquée par le capitalisme. John Bellamy Foster, éditeur de la revue Monthly Review, a remis ce concept au centre du débat dans son livre Marx’s Ecology (2000).
Cette thèse marxiste affirme que le capital, par sa logique d’accumulation, détruit les conditions de sa propre reproduction. La crise climatique de l’Anthropocène en est la preuve la plus spectaculaire. Foster et ses collègues considèrent que les écrits de Marx contiennent une écologie politique encore sous-exploitée.
💡 Conseil : Pour comprendre le lien entre Marx et l’écologie, commencez par Marx’s Ecology de Foster avant de passer à Saito. L’ouvrage de Foster pose les bases théoriques, celui de Saito les prolonge vers la décroissance.
L’Anthropocène comme horizon philosophique
Pourquoi l’Anthropocène change tout
Le terme « Anthropocène » — proposé par le chimiste Paul Crutzen en 2000 — désigne l’ère géologique où l’activité humaine est devenue la principale force de changements sur la planète. Ce n’est pas qu’un concept scientifique. C’est un fait philosophique : il oblige à repenser la place de l’humaine dans la nature.
Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, dans L’Événement Anthropocène (publié en 2013), montrent que cette catastrophe n’est pas le produit de « l’humanité » en général, mais d’un système économique précis : le capitalisme industriel. Leur thèse rejoint celle des penseurs de la décroissance : la crise de l’Anthropocène est une crise du capital, pas de la « nature humaine ».
Les sociétés précapitalistes n’ont pas provoqué de réchauffement climatique global. C’est l’organisation capitaliste de la production — extraction massive, consommation de masse, accumulation du capital — qui a déclenché l’Anthropocène.
⚠️ Attention : Parler d’Anthropocène sans nommer le capitalisme revient à dépolitiser la crise climatique. Plusieurs philosophes préfèrent le terme « Capitalocène » pour cette raison.
De l’Anthropocène au degrowth
Le mouvement international du degrowth (décroissance en anglais) s’est structuré dans les années 2000, avec des conférences universitaires à Paris (2008), Barcelone (2010) et Leipzig (2014). Ces recherches croisent les thèses marxistes sur le capital avec la critique écologique de l’Anthropocène.
Giorgos Kallis, économiste et professeur à l’université autonome de Barcelone, a publié Degrowth (2018), un livre de référence traduit dans une dizaine de langues. Il y défend un modèle de société fondé sur la réduction de la production matérielle, la relocalisation de l’économie et le partage des communs.
Ces objectifs ne sont pas seulement économiques. Ils impliquent une transformation de notre rapport au travail, à la liberté et à la valeur. C’est en cela que la décroissance est une philosophie à part entière.
Pour des exemples concrets de décroissance appliquée au quotidien, consultez notre guide dédié.
Quatre piliers philosophiques de la décroissance
1. La critique du productivisme
Le capitalisme repose sur une idée simple : produire toujours plus crée de la richesse. La décroissance conteste ce postulat. Elle soutient que la surproduction détruit les ressources naturelles et génère de la précarité sociale. Les écrits d’André Gorz — notamment Écologica (2008) — posent cette critique avec une clarté remarquable.
2. L’autonomie contre l’hétéronomie
Ivan Illich, dans La Convivialité (1973), opposait les outils « conviviaux » (qui augmentent l’autonomie) aux outils « industriels » (qui créent de la dépendance). Cette thèse irrigue toute la pensée décroissante : il s’agit de reconquérir une liberté d’action face au système capitaliste de production.
La pensée critique offre des outils intellectuels pour prolonger cette réflexion sur l’autonomie.
3. Les communs comme alternative au capital
Les communs — ces ressources gérées collectivement hors du marché — sont au cœur du projet décroissant. Elinor Ostrom (prix Nobel d’économie 2009) a montré que des communautés locales gèrent durablement des ressources sans propriété privée ni État. Sa recherche a été publiée dans Governing the Commons (1990).
Marx lui-même, dans le livre III du Capital (資本論), analysait la destruction des communs par l’accumulation primitive. Les penseurs marxistes contemporains comme Saito reprennent cette analyse pour proposer un communisme écologique fondé sur leur restauration.
📌 À retenir : La gestion des communs n’est ni utopique ni marginale. Ostrom a documenté des centaines d’exemples fonctionnels, des forêts suisses aux systèmes d’irrigation philippins.
4. La sobriété comme valeur
La décroissance assume un mot que l’économie dominante refuse : sobriété. Pas la privation, mais le choix délibéré de limiter sa consommation. Le philosophe Patrick Viveret, dans Reconsidérer la richesse (2003), propose de remplacer les indicateurs économiques par des indicateurs de bien-être social et écologique.
Notre sélection de livres sur la décroissance approfondit ces différents courants.
Le débat marxiste : productivisme ou décroissance ?
Tous les penseurs marxistes ne partagent pas la thèse de Saito. Certains, comme Leigh Phillips (Austerity Ecology, publié en 2015), affirment que le problème n’est pas la production en soi mais son organisation capitaliste. Phillips critique la décroissance comme une forme d’austérité écologique qui pénaliserait les classes populaires.
D’autres économistes marxistes, comme Robert Pollin, défendent un « Green New Deal » basé sur la croissance verte — investissements massifs dans les énergies renouvelables — plutôt que sur la réduction de l’activité économique.
💡 Conseil : Ce débat entre croissance verte et décroissance est central. Pour se forger une opinion, lisez Kallis et Phillips. Les deux ouvrages sont courts et accessibles.
Mais Saito et les partisans du « communisme décroissant » répondent que le Capital de Marx (資本論) contient les germes d’une critique écologique radicale. L’analyse marxiste du capital montre que l’accumulation capitaliste est structurellement incompatible avec les limites planétaires. Selon cette lecture, ni la technologie ni la croissance verte ne résoudront la crise de l’Anthropocène sans une réduction de la production matérielle globale.
La question politique reste ouverte : comment organiser cette transition sans reproduire les erreurs du communisme autoritaire du XXe siècle ? C’est là que la philosophie de la décroissance se distingue du marxisme orthodoxe — elle insiste sur la démocratie locale, les communs et l’autonomie plutôt que sur la planification étatique.
Ce que la décroissance change dans notre rapport au monde
La décroissance est une philosophie parce qu’elle modifie notre vision du monde, pas seulement notre programme économique. Elle remet en question :
- Le sens du travail : travailler moins pour vivre mieux, comme le défendait André Gorz
- La notion de progrès : le progrès n’est pas synonyme de croissance du capital
- Le rapport à la nature : sortir de l’Anthropocène suppose de reconnaître la valeur intrinsèque du vivant
- La définition de la richesse : les communs, le temps libre et les liens sociaux valent plus que le produit intérieur brut
L’éducation alternative intègre d’ailleurs ces réflexions dans ses pratiques pédagogiques, en questionnant le modèle productiviste appliqué à l’école.
📊 Chiffre clé : Selon le Global Footprint Network, l’humanité consomme l’équivalent de 1,7 planète par an. La décroissance matérielle dans les pays riches n’est pas un choix idéologique — c’est une nécessité arithmétique.
Retrouvez l’ensemble de nos guides dans notre dossier décroissance livre pour prolonger cette réflexion.
FAQ
Quelle est la théorie de la décroissance ?
La décroissance est une théorie politique et philosophique qui prône la réduction volontaire de la production et de la consommation matérielles dans les pays riches. Elle s’appuie sur le constat que la croissance économique infinie est incompatible avec les limites écologiques de la planète. Ses penseurs — Latouche, Gorz, Kallis — proposent de remplacer le PIB par des indicateurs de bien-être, de relocaliser l’économie et de restaurer les communs.
Pourquoi la décroissance est-elle importante face à l’Anthropocène ?
L’Anthropocène désigne l’ère où l’activité humaine — principalement l’organisation capitaliste de la production — transforme les équilibres climatiques et écologiques de la planète. La décroissance propose une réponse structurelle à cette crise en s’attaquant à sa cause : l’accumulation du capital et la surproduction. Contrairement à la « croissance verte », elle affirme qu’aucune technologie ne compensera une consommation de ressources qui dépasse les capacités planétaires.
Quel est le lien entre Marx et la décroissance ?
Marx n’a jamais utilisé le mot « décroissance ». Mais ses écrits tardifs, redécouverts par des philosophes comme Kohei Saito, contiennent une critique écologique du capital (資本論). Marx analysait la « rupture métabolique » entre le capitalisme et la nature. Les penseurs marxistes contemporains prolongent cette analyse pour défendre un « communisme décroissant » fondé sur la gestion collective des communs et la réduction de la production matérielle.